Consultation de texte

  • Maître Bokuden et ses trois fils

    Tsukahara Bokuden  fut sans doute le plus grand maître de sabre du XVI° siècle. Au cours de ses multiples duels et combats sur les champs de bataille, il ne connut aucune défaite. Ses exploits furent dépassés un siècle plus tard par le célèbre Miyamoto Musashi et donc tombèrent dans l’oubli.
    Représentant l’école Takeda, maître Bokuden pratiqua également différents styles de sabre jusqu’à parfaire le sien qu’il appela « l’art de vaincre sans combattre » ou encore « l’art du combat sans arme ». Il fut maître d’arme du shogun et de quelques généraux de son époque. Des samouraïs venaient de toutes les provinces pour étudier son art incomparable. Des ronins tentaient de le défier dans l’espoir de se tailler une réputation mais plus les années passaient, moins il répondait à leurs défis. Considéré comme un kenseï, c’est-à-dire comme un homme sage, un saint ou un génie   du sabre, il  n’avait plus rien à prouver et savait par expérience qu’un combat même avec un bokken était dangereux. L’un de ses moyens préférés pour décourager les provocateurs était de les emmener dans son jardin et de couper devant eux, d’un coup de sabre, une branche de cerisier ou de prunier en fleur qu’il leur offrait ensuite. Cela suffisait à démoraliser le candidat car quand il constatait qu’aucun pétale n’était tombé, il  comprenait qu’il n’avait aucune chance. En effet,  accomplir un tel exploit supposait une précision et une rapidité difficiles à égaler.
    Au crépuscule de sa vie, maître Bokuden  décida de se retirer de la direction de son école et de nommer son successeur. La tradition voulait qu’il choisisse l’un de ses fils qui étudiaient avec lui depuis leur enfance. Plutôt que de désigner lui-même l’un de ses trois fils, il préféra les soumettre à une épreuve. Ce test aurait le mérite d’être objectif et d’éviter la jalousie suscitée par une décision paternelle qui pouvait laisser entendre qu’il avait une préférence.
    Afin de réfléchir à la question, Bokuden invita l’un de ses amis également maître réputé à venir boire le thé avec lui ; ils réfléchirent  à  une épreuve, pesèrent le pour et le contre. Ils cherchaient  quelque chose d’exemplaire qui servirait aussi à enseigner le sens profond de la Voie des arts martiaux. Inspirés par les ustensiles de la cérémonie du thé, ils s’arrêtèrent finalement sur un dispositif qui les fit sourire.  
    Ils gagnèrent une pièce de la demeure qui donnait sur un grand corridor. Bokuden demanda à ses fils d’attendre dans le jardin et de venir chacun à leur tour quand il les appellerait. Les maîtres placèrent un bol au-dessus du shoji, la porte coulissante, de telle façon qu’il tombât sur la tête de celui qui entrerait dans la pièce.
    Bokuden appela en premier son fils aîné. Celui-ci monta quatre à quatre les marches de la véranda, s’engouffra dans le corridor et allait ouvrir le shoji quand tout à coup il suspendit son geste. Il y avait quelque chose d’anormal, il sentait une menace. A force de pratiquer, il avait développé un sixième sens. Il leva la tête et vit à travers le papier de riz translucide du panneau coulissant,  l’ombre du bol. Il esquissa un sourire, introduisit le manche de son éventail entre la porte et le chambranle puis, millimètre par millimètre, entrouvrit le shoji sans faire tomber le bol. Il finit par l’attraper et entra avec dans la pièce.
    Son père sourit et hocha la tête, l’autre maître de sabre aussi, avant de lui faire signe de refermer la porte et de replacer le bol.
    Bokuden appela aussitôt son second fils qui, bien sûr, de là où il se trouvait, n’avait rien vu de la scène.
    Le cadet se précipita dans le corridor, ouvrit directement le shoji, mais dans un réflexe fulgurant, esquiva la chute du bol et le rattrapa au vol. Il entra lui aussi dans la pièce en tenant le récipient dans les mains pas peu fier de sa prouesse!
    La porte refermée et le bol replacé, ce fut le tour du troisième fils d’être appelé. Avec la fougue de la jeunesse le benjamin fit glisser le shoji et fut stupéfait de recevoir le bol sur la tête, mais avant que l’ustensile qui avait rebondi sur sa tête ne touchât  les tatamis, le jeune samouraï dégaina son sabre et le brisa net. Il rengaina tout en se rengorgeant, s’attendant à avoir un compliment pour cet exploit!
    - Alors demanda Bokuden à son confrère. Lequel de mes fils est le plus digne de me succéder?
    - Votre benjamin, malgré sa démonstration éblouissante, s’est couvert de ridicule! Le bol ne l’at-il pas touché en premier ?  Dans un vrai combat il aurait dégainé son sabre trop tard et aurait été tué avant toute intervention. D’autre part, quelle puérilité de briser ce magnifique bol! Il a fait preuve d’un manque de discernement et ne peut que s’en prendre à lui d’avoir été touché. Pour moi, il a encore beaucoup à apprendre.
    - Que pensez-vous de mon cadet ? demanda maître Bokuden
    -Votre cadet a encore  du chemin à parcourir car même s’il a bien réagi il a néanmoins été surpris. De ce fait il n’a pas su anticiper et cela dénote un manque de maturité. Un maître doit toujours être en zanshin, c’est-à-dire avoir l’esprit en éveil.
    - Reste mon aîné, qu’en dites-vous ?
    - Votre aîné a très bien saisi votre enseignement et a montré qu’il a su maîtriser la situation. Dans un affrontement il serait capable de vaincre sans combattre. Il a encore certainement à progresser mais montre déjà qu’il possède les qualités d’un grand maître de Ken-jutsu. Il est le digne représentant de votre école.
                                                                                            "Celui qui est pénétré de toutes choses
                                                                                                 Pourra se dispenser de sortir son sabre inconsidérément"
                                                                                                                                                          Morihei Ueshiba



Pensée du mois