Consultation de texte

  • La petite fille et le Samouraï
    Ce jour- là Sano Yanashiwa revenait du village et gravissait le chemin escarpé pour rejoindre sa petite maison. Celle-ci faite en bois se composait de deux pièces qui lui servaient, l’une de séjour avec de quoi préparer ses repas, l’autre pour dormir. En avançant il pensait à certains moments de sa vie qui avait été  riche en péripéties. Toujours en quête de perfectionnement dans l’art du sabre qu’il maniait du reste avec une très grande maîtrise, Il avait parcouru de nombreuses contrées  à la recherche de maîtres  pour parfaire son art. Il se rappelait ainsi combien il avait galéré et tous les combats qu’il avait dû livrer pour préserver sa vie ; tout cela  avait forgé son esprit.  Las de passer son temps sur les routes, il avait décidé de se reposer, voici maintenant une dizaine d’années, pour se consacrer au travail de la terre. C’est ainsi qu’il avait découvert cet endroit dans la montagne à l’orée d’une forêt  de cèdres à quelques li du village d’où il revenait. Il avait commencé par construire sa cabane puis s’était mis à défricher un coin de terre pour pouvoir disposer de quelques arpents prêts  à être cultivés. Le chemin qu’il poursuivait, était étroit, il longeait la montagne pour déboucher sur une esplanade boisée, bordée de buissons. Comme chaque fois, le trajet suffisamment long, lui permettait de se remémorer quelques souvenirs et donc de lui paraître moins long. Arrivé près de sa demeure il  lui sembla entendre un bruissement de feuille, mais son esprit aguerri toujours en zan-shin ne sentant aucun danger, il poursuivit son chemin jusqu’à sa porte ; certainement un animal qu’il avait surpris ou peut-être quelqu’un qui passait….
    A l’entrée de sa demeure, il se déchaussa et comme d’habitude, mit des zoori pour pénétrer à l’intérieur. Bien que le mobilier fut modeste, la maison n’en demeurait pas moins bien tenue et propre. Ce soir-là comme d’habitude il prépara son dîner composé de quelques légumes de son potager puis se coucha….
    Le soleil vient de se lever. Il annonce un nouveau jour.     L’air est frais et le ciel bien dégagé. Bien que très tôt ce matin, Sano Yanashiwa ouvre la porte de la cabane et  sort pour s’exposer à  l’astre lumineux. Il reste un moment immobile pour mieux communier avec  la nature encore silencieuse.
    Puis il tend alors  les bras comme  s’il voulait  ressentir plus profondément cette énergie alentour. L’air est pur et pas une brise ne souffle. Aucune  partie du corps ne bouge donnant l’impression d’une statue vivante. Après un bon moment d’immobilité, viennent ensuite des lents exercices de respiration qui l’amènent à se baisser pour mieux vider les poumons et à se redresser pour aspirer l’air chargé de prana, puis commence alors un lent ballet   qui anime peu à peu chaque partie de son corps. Ce sont d’abord  de grands mouvements circulaires des bras, du corps des mains, de la tête. Tout alentour est silencieux, seul filtre le murmure d’une petite source située derrière la maison. Ces quelques exercices finis,  Sano Yanashiwa   prend un bâton court  légèrement arqué ressemblant plus à un sabre. Il lève les bras au-dessus de la tête puis effectue une longue série de frappes d’abord verticales puis ensuite dans toutes les directions. Les coups ne sont pas précipités mais par contre  empreints de puissance et ponctués de cris bizarres. Combien de frappes ? Cent, mille ? Un moment de calme suit ces exercices puis Sano pose ce sabre rudimentaire pour prendre un bâton  un peu plus long taillé dans une branche de cèdre. Commence  alors une série de mouvements tournants  d’une très grande fluidité.
     Le bâton semble ne faire qu’un avec Sano, passant devant, dessus et autour de lui avec une très grande vitesse. Suivent des déplacements dans toutes les directions, le bâton continuant ses tourbillons et décrivant autour de Sano une ceinture ne laissant aucune ouverture. Le soleil est maintenant bien levé quand Sano arrête son ballet pour partir au champ  travailler  son  petit potager. Les légumes  qu’il cultive avec  soin ainsi  que les  fruits des arbres qu’il avait plantés des années auparavant  lui suffisent pour  assurer sa subsistance.

    Mais Sano n’est pas seul, et il le sait. Depuis quelque temps déjà  il a remarqué qu’on l’épiait….
    Là dans les buissons à quelques pas, une petite fille suit ses moindres gestes. Se promenant par hasard dans les bois, elle avait remarqué cette cabane qui semblait inoccupée et sa curiosité l’avait poussée à venir découvrir ce qu’elle contenait. Alors qu’elle s’apprêtait à le faire, quelqu’un était sorti  qui l’avait amenée à se cacher précipitamment de peur de se faire remarquer. L’homme  aux  cheveux blancs qui était apparu, avait le visage buriné, des yeux très clairs et une grande barbe blanche. Il paraissait âgé mais  lorsqu’on le voyait se déplacer  il semblait très leste. Cette légèreté donnait l’impression qu’il glissait sur le sol plutôt que marcher.  Il portait des sandales et pour tout vêtement un pantalon un peu ample surmonté d’une chemise  assez longue qui arrivait au bassin ; une ceinture large lui entourait sa taille.
    Intriguée par ce qu’il faisait, elle venait maintenant tous les jours pour l’observer. Elle avait ainsi  remarqué,  lorsqu’elle arrivait assez tôt, qu’il procédait toujours de la même manière. D’abord il ne bougeait pas pendant un moment puis ensuite il jouait avec deux bâtons ; il commençait avec le petit, un peu tordu  en poussant des cris, certainement pour faire peur aux oiseaux puis ensuite il allait taper sur un tronc d’arbre couché sur le sol. Peut-être voulait-il le casser ? Mais ce n’est pas avec son bout de bois qu’il arrivera, pensait-elle ! Ensuite il prenait un grand bâton et le faisait tourner dans tous les sens ; les mouvements étaient rapides et très  beaux. Il y avait bien sûr ces cris bizarres et ces mots qu’elle ne comprenait pas mais tout cela l’intriguait et  l’attirait en même temps.
    Ce jour-là elle décida de se montrer et attendit que Sano fût dans son champ pour venir l’aborder.
    -    Bonjour lui dit-elle. Je te connais car je te regarde depuis ma cachette. Comment tu t’appelles ?
    -    Bonjour petite fille, je sais que tu me surveilles depuis ton buisson et cela depuis longtemps. Je m’appelle Sano et toi comment t’appelles-tu ? Mais d’abord  comment se fait-il que tu sois là, tu n’as pas de parents ?
    -    Mon prénom est Reïko. Je n’ai plus de parents et  je vis dans une grange à l’entrée du village. Les gens sont gentils, ils me donnent à manger mais je suis toute  seule.  Peux-tu m’apprendre le jardinage et ce que tu fais avec tes bâtons, je trouve cela très beau et j’ai envie de pouvoir faire la même chose.
    Sano se redressa sans dire un mot, surpris par la demande. Dans  toutes ses aventures, il n’avait jamais eu affaire à un enfant.  Il la regarda  songeur et perplexe. Elle n’était pas très grande et devait avoir une dizaine d’années. Ce qui frappait, c’était son regard empreint de gravité ; elle était vêtue modestement et portait des sandales rapiécées. Elle se tenait droite devant lui sans effronterie et sans appréhension.
    Après un petit moment de silence, le visage de Sano  s’éclaira, marquant la bienveillance; d’une voix calme, profonde, il lui répondit:
    -    T’apprendre le jardinage, après tout pourquoi pas ; je prends de l’âge et une aide peut être appréciée. T’apprendre ce que je fais avec les bâtons est plus difficile mais auparavant je dois savoir si vraiment tu le veux.
    Reïko le regarda, interrogative. Sano reprit :
    -    Pour cela, je vais te poser une question et te laisserai trois jours pour réfléchir. Je prendrai  alors ma décision en fonction  de ta réponse.
    Reïko ne disait pas un mot, attendant la suite. La regardant  dans les yeux Sano lui dit :
    -    Dis-moi ce qu’est le Centre pour toi, et je verrai à ce moment si je te garde avec moi ou non.
    Reïko  resta un bon moment devant Sano sans un mot, puis tournant le dos partit en courant. Sano la regarda s’éloigner, pensif et sûr qu’elle reviendrait…..
    Le troisième jour Reïko  arriva de bonne heure, comme à son habitude, par contre cette fois-là elle ne se cacha pas derrière son buisson mais vint se tenir à quelques pas pour observer Sano dans ses exercices. Quand il eut fini, elle s’approcha de lui et le salua.
    -    Alors lui dit Sano, tu as réfléchi à ma question ? Tu as une réponse à me donner?
    Reïko le regarda droit dans les yeux.
    -    Oui j’ai une réponse. J’y ai réfléchi tout le temps. Pour moi le centre, c’est quelque chose  de solide et qui ne bouge pas. Si je regarde le ciel, le centre est le soleil. Quand je me déplace, je sens mes pieds qui s’appuient sur  la terre et c’est elle le centre. Mais quand je te regarde, je vois tes mains et tes bras qui bougent autour de ton ventre; on dirait qu’il ne bouge pas et que tout tourne autour de lui. J’ai l’impression de voir à cet endroit une boule de feu qui donne une lumière qui t’entoure et qui te protège et  pour moi c’est ton ventre  qui est le centre.
    Le visage de Sano s’illumina ; il ne s’était pas trompé sur cette petite fille. S’approchant d’elle il lui tendit la main :
    -    Reste avec moi Reïko, nous avons beaucoup de chose à nous apprendre…..




Pensée du mois