Consultation de texte

  • Le Chat

    Dans la demeure d’un maître de sabre du nom de Shoken, un gros rat courait partout, même en plein jour, faisant peur aux gens de la maison et causant  d’énormes dégâts. Un jour le maître dit à son chat domestique de l’attraper et pour cela le mit dans la chambre où s’était réfugié le rat. Mais après un court instant le chat se sauva en miaulant très fort ; le rat l’avait mordu à la gorge! Le lendemain maître Shoken demanda à son serviteur d’aller chercher d’autres chats plus aguerris car ce rat était très  malin ; il se défilait à chaque fois et profitait toujours d’un moment opportun pour attaquer et mettre en fuite ceux qui se trouvaient devant lui. C’est ainsi que les jours qui suivirent,  d’autres chats furent amenés et  confrontés au rat.

    Ce fut tout d’abord un chat noir issu d’une lignée célèbre réputée pour sa capture de rats. Dès son plus jeune âge il avait été  formé dans tous les arts acrobatiques ; ainsi il pouvait sauter de paravents très hauts, s’infiltrer dans les trous minuscules où seul un rat pouvait se glisser, courir sur des poutres  sans avoir le vertige. Sa technique était reconnue par tous les chats du voisinage et même hors des frontières de sa région. Dès qu’il aperçut le rat, sûr de lui, il attaqua  de face dans une action « irimi » puissante et rapide ;  mais celui-ci se joua de lui, évitant ses coups de griffes avec beaucoup de maîtrise. Toute la journée, le chat chercha à surprendre le rat , en vain, et force fut de reconnaître que  ce dernier était le plus fort …. 

    Le suivant qui fut présenté au rat était un chat tigré au pelage soyeux ; il était gros sans exagération et avançait posément. En le voyant on remarquait une grande présence, qui reflétait un esprit libre mais inflexible. Il se présenta au rat sans à priori, pensant que par son seul esprit il pourrait le fasciner. Analysant  chacun de  ses mouvements il attendait d’accrocher le regard du rat pour le terrasser. Mais celui-ci avait l’habitude des confrontations sévères et ne se laissa pas prendre au piège de l’hypnotisme. Chaque fois que le chat essayait de croiser son regard, il changeait de direction ……Après un long moment le chat abandonna reconnaissant par là-même la supériorité de son adversaire.

    Vint alors un chat gris, un peu plus âgé. Tout jeune  on lui avait appris à entraîner son âme à essayer de rester en harmonie avec les êtres et l’environnement. Ainsi, chaque fois qu’il combattait, il essayait de faire un avec son adversaire, en ne lui opposant aucune résistance de façon à ce que ce dernier ne trouve rien sur quoi s’appuyer, ce qui lui permettait ensuite de le maîtriser. Mais là encore rien n’y fit ; le rat était insaisissable…..

    Devant tous ces échecs,  maître Shoken décida d’intervenir directement  car personne n’osait venir se reposer dans cette chambre par peur du rat. Il prit son katana et entra dans la chambre décidé à en  finir une bonne fois pour toute. Mais le rat très malin devinait la trajectoire du sabre  et évitait tous les coups. Pourtant maître Shoken était expert dans le maniement du sabre et ses coups partaient très vite, mais à chaque fois, comme s’il savait où allait tomber le sabre, le rat se déplaçait au dernier moment, juste à temps  pour ne pas être touché; ainsi il esquivait toutes les frappes. Ce rat était aussi un maître dans le royaume des rats; il avait grandi dans la montagne et avait été habitué à tous les dangers. Avant de trouver refuge dans la maison de maître Shoken, il avait parcouru de nombreux territoires, s'était battu avec ses congénères, avait été chassé par des chiens lorsqu'il foulllait les poubelles pour manger, bref, avait une très  grande expérience des combats et des situations difficiles!  Après cette confrontation qui avait duré plus d’une heure,  la chambre était dans un piteux état ; un grand désordre régnait, des portes étaient cassées, ainsi que les  shojis, des  karamis et plein d’autres objets jonchaient le sol. Maître Shoken se mit en seiza pour se reposer un peu et réfléchir au moyen de vaincre ce rat ; plongé dans ses réflexions il ne le vit pas venir et fut surpris lorsque celui-ci, lui sautant  brusquement au visage, le mordit férocement !

    Furieux et ruisselant de sueur, maître Shoken sortit de la chambre et appela son serviteur : « Il paraît qu’à six ou sept cho d’ici il y a un chat que l’on dit le plus vaillant du monde. Va et amène-le ».

    C’est ainsi que le lendemain, le serviteur amena une vieille chatte ; elle ne se distinguait pas particulièrement des autres chats, sans apparence plus intelligente ou dangereuse. Maître Shoken, sceptique laissa néanmoins la chatte pénétrer la chambre et l’observa à travers l’interstice d’une fenêtre. Calme et silencieuse comme si elle ne s’attendait à rien de particulier, elle s’avança tranquillement, et s’allongea de tout son long au milieu de la pièce comme si de rien n’était. Le rat eut un sursaut et ne bougea plus, observant cet intrus avec beaucoup de circonspection. Un long moment s’écoula, rien ne se passait. Le rat se rapprocha un peu, puis un peu plus. Finalement il se retrouva à quelques centimètres de la chatte. C’est alors qu’elle se redressa tout doucement comme si elle avait du mal à se relever, puis s’approchant lentement de lui, le prit par la gueule et le porta dehors.

    Maître Shoken, très surpris mais content du résultat caressa la chatte et lui offrit un bon bol de lait. Cet exploit parvint aux oreilles des autres chats notamment ceux qui n’avaient pu vaincre le rat. Ils se réunirent tous dans la maison de Shoken et vinrent saluer respectueusement la vieille chatte en s’agenouillant devant elle. Le plus ancien, le chat gris, lui demanda :

    « Nous avons tous, ici présents, la réputation d’être vaillants. Nos griffes sont aiguisées afin de vaincre n’importe quel  rat, ou même des loutres et des belettes. Jamais nous n’aurions cru  qu’il put exister un rat aussi fort. Par quel art tu as pu le vaincre aussi facilement ? S’il te plaît, n’en fais  pas un secret, dis-le nous. »

    La vieille chatte rit et s’adressant à tous ceux qui l’entourait, leur dit :

    - Vous autres, jeunes chats, tout en étant vaillants, vous ignorez la vraie Voie, c’est pourquoi vous êtes déstabilisés lorsque vous rencontrez quelque chose qui sort du commun.

    Ainsi toi, Chat Noir, ta  technique est excellente mais tu ne t’es exercé que dans la technique, shosa, qui n’est qu’un art physique.

    Toi, Chat Tigré, ce pourquoi tu t’es donné la peine n’est qu’une force psychique. Tu as développé « ki voneru » ce pouvoir de l’esprit. Ton « moi » est en cause ; le seul fait d’être conscient du pouvoir dont tu veux te servir pour vaincre, suffit pour agir contre ta victoire. cette force que tu sens en toi,  dure comme l’acier, libre et remplissant tout ton être, n’est pas « Ki-no-Sho » la grande puissance mais seulement son reflet ».

     Se tournant ensuite vers Chat Gris qui lui avait posé la question, elle lui dit :

    -«  Tu as cherché  la conciliation, mais celle-ci  a  été voulue, car consciemment tu cherches à  échapper à l’agressivité de l’ennemi. Mais cette conciliation ne procède pas de l’Être. Tout ce que tu entreprends avec  une intention consciente entrave  la vibration originelle de la grande Nature. C’est uniquement en ne pensant  à rien, en ne faisant rien mais en t’abandonnant dans ton mouvement à la vibration de l’Être que tu n’auras pas de forme saisissable. »

    -« Alors quel art ou quel procédé doit-on utiliser ? » demanda le chat gris.

    Elle lui répondit :

    « C’est seulement si tu es dans l’état de mu-shin, libre de toute conscience du moi, que tu agis sans « agir », sans intention, en harmonie avec la Nature que tu es sur la vraie Voie. Celle-ci est sans fin et inépuisable. Mais ne croyez pas que cela soit  l’état le plus élevé. Il y a peu de temps j’avais entendu dire qu’il y avait  un matou qui vivait dans le village voisin du mien. Il dormait tout le temps aussi bien le jour que la nuit. On ne l’avait jamais vu prendre un rat et pourtant, là où il s’allongeait pour  dormir tous les rats s’en allaient ! Un jour je lui rendis visite et lui demandais comment il pouvait expliquer cela. Pas de réponse ! Je lui redemandais à trois ou quatre reprises mais il ne disait rien et je restais sans réponse. J’ai alors pensé  que ce n’était pas parce qu’il ne voulait pas répondre, mais parce qu’ il ne savait pas quoi répondre. J’ai ainsi compris que « celui qui sait quelque chose, ne le sait pas ». Ce matou  avait tout oublié, il avait dépassé la technique et atteint ainsi le plus haut degré de non-intentionnalité. Il avait trouvé la digne Voie du Samouraï : Vaincre sans tuer. En ce qui me concerne, je suis très loin derrière lui. »

    Shoken entendit tout ceci comme dans un rêve. Par la pensée il interrogea la vieille chatte et lui  dit : «  Depuis bien longtemps déjà, je m’entraîne à l’art du sabre, mais je suis loin d’en atteindre la perfection si tant qu'il  soit possible de l'atteindre ; s’il te plait, dis-moi encore quelque chose de plus sur ce secret »

    Toujours par la pensée la vieille chatte lui répondit :

    -«  Je ne suis qu’un animal  et ne connais pas grand-chose des affaires humaines. Je pense simplement que le sens de l’art du sabre…. n’est pas de vaincre un adversaire, mais au contraire de chercher   seishi wo akiraki ni suru  pour se libérer du moi et  devenir un avec le Ciel et la Terre. C’est le seul conseil que je peux te donner. Seulement pour y arriver, il  faut persévérer et ne pas hésiter à se remettre en question; il n'y a qu'à cette condition que tu peux espérer atteindre l'état de mu-shin».



Pensée du mois